Pleins Feux sur la Pleine Lune du Solstice



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Les passions se sont déchaînées, notamment par le vecteur des listes de diffusion, au sujet de la pleine Lune du 22 décembre 1999 annoncée par certains comme la plus lumineuse du siècle compte tenu de l'imposant diamètre apparent que soutient l'astre sélène (étendue de la source) et de la proximité relative du système Terre-Lune au Soleil induisant un fort éclairement de ce dernier (brillance de la source). Les uns ont cru pouvoir affirmer que des circonstances aussi favorables (pleine Lune se produisant au périgée de l'orbite lunaire le jour du solstice d'hiver) ne s'étaient pas présentées depuis 1866, les autres qu'une telle coïncidence (pleine Lune se produisant le jour du solstice d'hiver) s'était produite dernièrement en 1961 et 1980 ! Qu'en est-il au juste ?

Certes la pleine Lune de décembre 1999 se produit effectivement au voisinage immédiat du périgée de l'orbite lunaire, et de surcroît le jour du solstice d'hiver. En effet  :

Pleine Lune le 22 décembre 1999 à 17h31  
Lune au périgée le 22 décembre 1999 à 11h à 356 654 km
Solstice d'hiver le 22 décembre 1999 à   7h44  
Terre au périhélie le 3 janvier 2000 à   5h à 147 103 000 km

Les coïncidences " pleine Lune " et " Lune au périgée " sont légion. Il se produit tous les ans en moyenne une syzygie (nouvelle Lune ou pleine Lune), la plupart du temps une pleine Lune, au voisinage immédiat du périgée de l'orbite lunaire.


Fig. 1 : La Lune telle qu'elle apparaît vue depuis la Terre à son périgée (à gauche) et à son apogée (à droite). © NASA

Il n'y a rien d'étonnant à retrouver une double conjonction " pleine Lune " et " solstice d'hiver " à 19 ans d'intervalle (1961, 1980, 1999, etc...) ; cette période connue sous le nom de " cycle de Méton " avait été imaginée dès le Ve siècle avant J.-C. pour construire les calendriers de type luni-solaire puisque ce laps de temps se trouve être la période de récurrence des lunaisons aux mêmes dates de l'année. En effet :

Période de récurrence
des doubles conjonctions
— cycle de Méton —
         
  235 révolutions synodiques
de la Lune (lunaisons)
= 235 × 29,53059 j = 6939,688 j
  19 révolutions tropiques
de la Terre (années)
= 19 × 365,2422 j = 6939,602 j

Cependant, la ligne des apsides (ligne imaginaire joignant le périgée et l'apogée de l'orbite lunaire) tourne dans le sens direct de 0,11140°/jour ; elle effectue donc 1 tour en 3231,6 jours environ. Il n'y a donc aucune raison pour que, lorsque la Lune se retrouve en phase de pleine Lune au solstice d'hiver, elle circule par la même occasion au voisinage du périgée de son orbite ! En remontant le cours des cycles de Méton, la dérive est tout d'abord lente (2j½ en 1980) puis plus rapide (10j en 1961). La belle harmonie est donc vite rompue. La preuve en est :

Pleine Lune le 21 décembre 1980 à 18h08
Lune au périgée le 19 décembre 1980 à   5h
Solstice d'hiver le 21 décembre 1980 à 16h56
Terre au périhélie le 2 janvier 1981 à   2h
Pleine Lune le 22 décembre 1961 à   0h42
Lune au périgée le 12 décembre 1961 à   0h
Solstice d'hiver le 22 décembre 1961 à   2h20
Terre au périhélie le 2 janvier 1962 à   5h

Fig. 2 : Lorsque le grand axe de l'orbite lunaire est dirigé vers le Soleil, en A, l'excentricité de cette orbite est plus grande que sa valeur moyenne. Environ 103 jours plus tard, en B, le grand-axe est perpendiculaire à la direction Terre-Soleil et l'excentricité passe par un minimum. Un nouveau maximum est atteint 103 jours plus tard, en C, lorsque le grand axe de l'orbite lunaire est de nouveau aligné avec la direction Terre-Soleil. Ce fut précisément ce cas de figure qui se présenta le 22 décembre 1999. Remarquez la lente rotation du grand axe de l'orbite lunaire. Pour la clarté du dessin, les dimensions et l'excentricité de l'orbite lunaire ont été exagérées ! © Jean Meeus

Il n'y a rien de surprenant non plus à retrouver une triple conjonction " pleine Lune ", " Lune au périgée " et " solstice d'hiver " à 133 ans d'intervalle, ayant constaté des circonstances en tout point analogues le 21 décembre 1866. Comme dit précédemment, la ligne des apsides effectue un tour en 3231,6 jours, soit 8,85 ans. Or, le pseudo " plus petit commun multiple " de 8,85 et de 19,00 vaut justement 133 ans. En effet :

Période de récurrence
des triples conjonctions
         
  15 révolutions tropiques
de la ligne des apsides
de l'orbite lunaire
= 15 × 8,85 a = 132,75 a
  7 cycles de Méton = 7 × 19,00 a = 133,00 a

Mais là n'est pas l'essentiel : la luminosité de la pleine Lune — on entend ici par luminosité, encore désigné par éclat, l'éclairement reçu sous incidence normale, soit le flux lumineux reçu par unité de surface perpendiculaire à la direction de la source —. Au premier abord, on pourrait croire que le critère nécessaire et suffisant pour jouir d'une luminosité record soit que l'instant de la pleine Lune coïncide avec l'instant du passage de l'astre à son périgée (à ±12h près), auquel cas l'excentricité de l'orbite est maximale et la distance Terre-Lune passe par un minimum profond (Cf. l'Astronomie volume 113 octobre 1999 p.244-247 " périgées et apogées variables " par Jean Meeus), de préférence au voisinage du 3 janvier, période à laquelle la Terre est au plus près du Soleil. Le seul intérêt que présente l'occurrence d'une pleine Lune aux environs du solstice d'hiver est que, sous nos latitudes — plus précisément au nord du tropique du cancer —, la Lune se trouvant au plus haut dans le ciel pour l'année considérée, elle illumine plus vivement le sol — l'éclairement d'un plan horizontal varie comme le cosinus de la distance zénithale de l'astre à luminosité constante —.

Assurément, raisonner de la sorte revient à négliger un paramètre essentiel. En effet, dans le cas d'une source lointaine, la luminosité n'est autre que le produit de l'angle solide sous lequel se présente la source par la luminance (brillance) de la source. Or, dans le cas de la Lune, la luminance du disque lunaire résulte principalement, non pas de la distance du Soleil au système Terre-Lune, mais de la fonction de phase de la Lune. Contre toute attente, c'est l'effet de phase — la phase est l'angle que font entre eux le Soleil et la Terre vus de la Lune —, ou ce qui revient au même l'effet de proximité de la Lune relativement au nœud de son orbite, qui l'emporte sur l'effet de proximité de la Lune relativement au périgée de son orbite et l'effet de proximité de la Terre relativement au périhélie de son orbite. En effet, il n'est pas nécessaire de remonter au siècle dernier pour trouver une pleine Lune plus lumineuse que celle du 22 décembre 1999 qui constitue toutefois une bonne référence. Celle du 21 décembre 1866 présente l'inconvénient majeur d'être située très au-dessous de l'écliptique, d'où un impact néfaste sur la phase résiduelle et donc sur l'éclat du globe lunaire. Le 21 décembre 1866, la magnitude visuelle a atteint péniblement –12,59, tandis qu'elle doit flirter avec –12,71 ce 22 décembre 1999, soit 0,12 magnitude de mieux ! Pour mémoire, la magnitude est une fonction logarithmique de l'éclat ; la magnitude diminue de 5 lorsque l'éclat augmente d'un facteur 100.


Fig. 3 : En haut, variations typiques de la magnitude visuelle et de la luminosité de la pleine Lune en fonction de l'écart en longitude avec le point anti-solaire pour différentes valeurs de la phase résiduelle de la Lune et pour des valeurs moyennes des distances Soleil-Terre (1 UA) et Terre-Lune (60.267 Rt). En bas, illustration des transits de la Lune à travers les cônes d'ombre et de pénombre de la Terre en relation avec les tracés rouge et bleu. En rouge, Lune passant au centre du cône d'ombre de la Terre (phase résiduelle 0°) — en trait interrompu, courbe virtuelle en l'absence d'éclipse —. En bleu, Lune venant tangenter le cône de pénombre de la Terre (phase résiduelle 1,4°). En cyan, Lune évoluant à une position intermédiaire au dessus/dessous de l'écliptique (phase résiduelle 3,0°). En vert, Lune culminant à sa latitude maximum au dessus/dessous de l'écliptique (phase résiduelle 5,0°). © Daniel Crussaire & Isabelle Bualé

En fait, bien plus proche dans le temps, la pleine Lune du 30 décembre 1982 est de loin la plus lumineuse des deux dernières décennies grâce à son angle de phase résiduel très faible, tellement faible en réalité qu'au plus fort de l'éclat, la Lune a pénétré dans le cône d'ombre de la Terre et que les contrées plongées dans la nuit ont pu assister à une splendide éclipse totale de Lune. Néanmoins, la Lune étant postée en limite de pénombre, l'éclat surpassait encore celui qu'elle a eu ce 22 décembre 1999. Plus précisément (voir ci-dessous), le 30 décembre 1982 la magnitude visuelle atteignait –12,89 (soit –12.82 en réalité en limite de pénombre) avec une phase résiduelle de 0,38° et une distance Terre-Lune de 55,997 Rt n'ayant rien d'exceptionnel (Rt = rayon équatorial terrestre), tandis que le 22 décembre 1999, la magnitude visuelle a atteint –12,71 avec une phase résiduelle de 2,87° et pourtant une distance Terre-Lune moindre de 55,932 Rt.

Du reste, le grand spécialiste de mécanique céleste Jean Meeus l'a démontré citant en exemple la pleine Lune du 4 janvier 1912, dans le meilleur des cas (pleine Lune au zénith du lieu, Lune au périgée de son orbite, Terre au périhélie de son orbite) et abstraction faite de l'effet de phase, l'augmentation d'éclat de la pleine Lune n'excède pas 25% soit 0,24 magnitude par rapport à la valeur moyenne ce qui est tout à fait imperceptible visuellement ! En revanche, en pareilles circonstances, l'effet de l'attraction combinée de la Lune et du Soleil sur l'amplitude des marées est considérable, mais c'est un tout autre problème.

Voici en guise de conclusion quelques éléments d'occurrences de pleine Lune remarquables récentes au voisinage du maximum d'éclat — les pleine Lune du 4 janvier 1912 et du 21 décembre 1866 sont citées à titre de comparaison — (l'instant est arrondi à l'heure entière) :

Date
 
Heure
(UT)
Distance
(Rt)
Phase
(°)
Magnitude
visuelle
Luminance
(×103 cd/m2)
Eclairement
au sol (lx)
Eclipse
 
 
09-01-2001 20 56,036 0,38 –12,89 (–12,82) 3,21 (3,01) 0,220 (0,207)+ T
21-01-2000   5 56,563 0,30 –12,88 (–12,80) 3,24 (3,00) 0,214 (0,197)++ T
22-12-1999 18 55,932 2,87 –12,71 2,71 0,184*  
26-08-1999 24 60,072 1,82 –12,57 2,74 0,097  
04-11-1998   5 55,917 4,80 –12,59 2,42 0,149  
16-09-1997 19 55,970 0,39 –12,85 (–12,78) 3,08 (2,89) 0,154 (0,145) T
25-04-1994 20 55,963 1,66 –12,74 2,79 0,104  
19-01-1992 21 55,902 1,73 –12,79 2,91 0,195**  
21-12-1991 11 56,319 0,98 –12,83 (–12,81) 3,07 (3,00) 0,211 (0,207) P
 
30-12-1982 12 55,997 0,38 –12,89 (–12,82) 3,21 (3,01) 0,223 (0,210) T
 
04-01-1912 13 55,875 4,83 –12,61 2,46 0,176  
 
21-12-1866 21 56,085 4,99 –12,59 2,44 0,162  
 
Entre parenthèses, les valeurs sont celles aux instants des contacts avec la pénombre.
En avant-avant-dernière colonne, le calcul est effectué sur la base d'une luminance égale à celle d'un astre uniforme ayant la dimension de la pleine Lune vue à sa distance moyenne de la Terre et produisant un éclairement en incidence normale de 0,200 lux, soit 3115 candela par mètre carré.
En avant-dernière colonne, le calcul est effectué pour le lieu de latitude +45° ayant la Lune à son méridien à cet instant sur la base d'un éclairement en incidence normale de 0,200 lux pour un astre de magnitude –12,70.
+ Pour Paris, l'éclairement maximum est de 0,189 lux vers 24h.
++ Pour Paris, l'éclairement maximum est de 0,175 lux vers 0h.
* Pour Paris, l'éclairement maximum est de 0,164 lux vers 24h.
** Pour Paris, l'éclairement maximum est de 0,180 lux vers 24h.
En dernière colonne on trouve T pour totale, P pour partielle, N pour pénombre.
N.B. : l'éclipse du 09-01-2001 est l'homologue de celle du 30-12-1982 à un saros (18 ans 10 jours) d'intervalle. Cela confirme, si besoin en était, que l'occurrence d'une pleine Lune lumineuse résulte tout autant de considérations relatives aux nœuds que relatives aux apsides.

On note que la pleine Lune du 25-04-1994 surpasse par son éclat celle du 22-12-1999, pourtant fin avril n'est pas le solstice d'hiver, il s'en faut de beaucoup ! On note également que celle du 21-12-1991, plus intéressante que celle du 22-12-1999, tombe au solstice, mais assez loin du périgée avec Rt = 56,319. De fait, il vient de se passer pas moins de quatre occurrences de pleine Lune plus brillantes que celle du 22 décembre 1999 en l'espace de dix ans dans la plus grande indifférence. C'est à peine si l'on a prêté attention aux éclipses de Lune.

Tableau récapitulatif (occurrences passées) :

Pour trouver un/une... il faut remonter au... avec...
double coïncidence (PL ±12h)
pleine Lune et Lune au périgée
04-11-1998 4h d'intervalle
double coïncidence (PL ±12h)
pleine Lune et solstice d'hiver
21-12-1980 1h d'intervalle
triple coïncidence (PL ±24h)
pleine Lune / périgée / solstice
21-12-1991 23h d'intervalle
plus courte distance à la Lune
(en période de pleine Lune)
04-11-1998 356 614 km
plus grand diamètre de la Lune
(en période de pleine Lune)
04-11-1998 33’30”
plus forte brillance intrinsèque 26-08-1999 2,74×103 cd/m2
plus forte luminosité intrinsèque 16-09-1997 mv = –12,78
plus fort éclairement au sol 19-01-1992 0,195 lx

N'en déplaise aux individus en quête de sensationnel, loin d'être un événement exceptionnel, la pleine Lune du 22 décembre 1999 relève tout au plus de l'anecdote. Cette pleine Lune ne détient d'ailleurs aucun record pour la décennie, et à plus forte raison pour le siècle !

Tableau récapitulatif (occurrences futures) :

Pour trouver un/une... il faut attendre le... avec...
double coïncidence (PL ±12h)
pleine Lune et Lune au périgée
08-02-2001 8h d'intervalle
double coïncidence (PL ±12h)
pleine Lune et solstice d'hiver
21-12-2094 11h d'intervalle
triple coïncidence (PL ±24h)
pleine Lune / périgée / solstice
21-12-2105 18h d'intervalle
plus courte distance à la Lune
(en période de pleine Lune)
12-12-2008 356 478 km
plus grand diamètre de la Lune
(en période de pleine Lune)
12-12-2008 33’31”
plus forte brillance intrinsèque 21-01-2000 3,00×103 cd/m2
plus forte luminosité intrinsèque 21-01-2000 mv = –12,80
plus fort éclairement au sol 21-01-2000 0,197 lx

Ne manquez pas l'éclipse totale de Lune du 9 janvier 2001, visible à Paris en début de soirée, car bien que moins lumineuse que l'éclipse totale de Lune du 30 décembre 1982, cette éclipse détient néanmoins le record de luminosité pour le XXIe siècle. En Europe, peu de temps avant le commencement de cette éclipse, la Lune sera 11 centièmes de magnitude plus lumineuse qu'elle ne l'a été le 22 décembre 1999, et à Paris, lorsqu'elle culminera lors de son passage au méridien, l'éclairement au niveau du sol sera 15% plus intense !

Crédits : les éphémérides ont été calculées grâce au serveur d'éphémérides de l'Institut de Mécanique Céleste et de Calcul des Ephémérides (IMCCE-OP) http://www.bdl.fr/ et Minitel 36 16 BDL ou 36 15 BDL. En particulier, le calcul de la magnitude visuelle apparente de la Lune tient compte de la fonction de phase de la Lune qui est calculée suivant la loi de Hapke incluant un facteur de correction dû à la rugosité macroscopique (Theory of reflectance and emittance spectroscopy, B. Hapke, Cambridge University Press, 1993). Les valeurs numériques des paramètres utilisés sont issues des travaux de P. Helfenstein et J. Veverka, Icarus 72, p.342-357, 1987.

Toutes les heures sont données en Temps Universel (UT). Ajouter 1h (heure d'hiver) ou 2h (heure d'été) pour obtenir l'heure légale en usage en France.


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