L'homme du XVIIe siècle savait que le monde contenait deux catégories d'objets célestes. Il y avait les étoiles fixes, plantées sur la voûte céleste, immuables, éternelles. Et puis il y avait les astres errants, les planètes. Imprégnés des apports de la Renaissance, grâce à la lunette de Hollande, à Galileo Galilei, à Christiaan Huygens, les hommes de ce siècle venaient d'apprendre que les planètes sont elles-mêmes des mondes, semblables à la Terre. Ils pouvaient s'émerveiller de l'existence de plusieurs « Terre », et par conséquent de plusieurs humanités vivant chacune sur son monde.
Le grand Kepler le sentit déjà fortement lorsqu'il rédigea "Le Songe". Christiaan Huygens s'en pénétra en écrivant "La pluralité des mondes habités". Bernard le Bouvier de Fontenelle développa l'idée, reprenant le titre même, dans ses "Entretiens sur la pluralité des mondes habités". Le concept, simple et logique, justifiait qu'il soit enseigné. La charge culturelle était écrasante.
L'homme du XVIIIe siècle porta surtout son regard sur la voûte céleste étoilée. L'esprit des Lumières découvrit l'immensité de l'espace stellaire. On plongea dans la nuit constellée de l'Univers lointain. Au milieu de cette création, beaucoup plus près de nous, les planètes recelaient leurs vies, portaient leurs destinées humaines. On aimerait les regarder de plus près, rapprocher nos regards avec des lunettes plus puissantes.
À cela, l'homme du XIXe siècle s'attaque. Alors, dans les oculaires grossissants des nouveaux instruments disponibles, les mondes planétaires dévoilent une propriété nouvelle, la diversité. On comprend que chacun de ces mondes détient une spécificité. Tous ne sont pas semblables à notre Terre familière. Mais une planète intrigue particulièrement. Mars, véritable Terre du ciel, semble être une réplique du monde même qui porte nos destinées humaines.
Les meilleurs observateurs rivalisent de talent, avec les plus grandes lunettes d'alors. L'astre est examiné, dessiné. On échange les données à travers le monde et elles sont discutées. L'année 1877 arrive. Mars est proche de la Terre. Alors survint la nouvelle, fracassante : l'astre parait peuplé d'habitants, on voit leurs œuvres au télescope. L'italien Giovanni Schiaparelli annonce qu'il voit sur le sol des tramées fines, rectilignes, géométriques. Elles sont surnaturelles, impossibles. On s'enflamme. La lunette de Milan montre les traces d'une civilisation industrieuse. Des êtres, là-bas, connaissent la joie et la détresse humaine.
L'américain Percival Lowell s'empare de l'idée, bien dans l'esprit d'une nation de pionniers. Il consacre sa fortune à l'érection d'un observatoire particulier, au sommet d'une colline, le "Mars hill", dans le désert de l'Arizona. Il voit les canaux, étudie leurs variations. On cherche à expliquer ces changements surprenants par un débit contrôlé, agencé sur place par une technicité élaborée. Camille Flammarion s'enflamme, suit l'affaire de très près.
Le tournant du siècle arrive. En France, Jules Janssen, homme d'exception, avait prévu l'avenir. Il avait doté notre pays du remarquable instrument qui rapproche plus encore les planètes. Avec la grande lunette de Meudon, Gaston Millochau ne voit pas les canaux. En 1909, l'astre est au plus près de la Terre. Eugène Antoniadi confirme : il ne voit rien d'anormal. Remarquable artiste, il produit de ce monde des dessins d'une remarquable finesse. De canaux, point de traces. Il peut télégraphier à Lowell : "Lunette de Meudon trop puissante pour montrer les canaux".
Mais rien ne s'arrête alors et tout rebondit encore. L'homme martien disparaît de nos télescopes mais la végétation se montre à l'oculaire. Les marbrures, sur le sol, manifestent des variations et elles sont saisonnières. Vraiment, il faut y regarder d'encore plus près.
Pour cela, il faut là aussi un homme d'exception, et ce sera Bernard Lyot. Nous sommes en 1941. L'aventure se déroule maintenant au Pic du Midi. Là-haut, à près de 3 000 mètres d'altitude, avec Jules Baillaud, il érige la plus puissante lunette dans le monde lorsqu'il s'agit de voir gros. Les planètes, pour révéler leurs mystères, sont vues optiquement 1 000 fois plus proches de la Terre. Le spectacle, lorsqu'il s'agit de Mars, devient saisissant. Bien plus, le disque planétaire s'offre à l'analyse par les méthodes raffinées d'une astrophysique rénovée.
Pour exploiter les ressources d'un pareil l'instrument, il faudra mener l'action pendant près de 30 ans. Tout commence en 1945. On y trouve d'abord trois mousquetaires. Henri Camichel est à la caméra, Jean Focas au polarimètre, Audouin Dollfus à l'oculaire, tous au micromètre. Puis on s'échange les instruments. On découvre un monde. Rechercher la vie reste un élément moteur. L'Amérique, à son tour, allume le flambeau. De résultats en découvertes, le monde lointain dévoile ses états, la nature de son sol, la densité de son atmosphère, les gaz qui la composent, la température qui y règne, l'eau qui s'y gèle aux pôles, les tempêtes de poussières qui polluent l'atmosphère. Des observations complémentaires sont menées en ballon.
Les biologistes, alors, peuvent être consultés. Ils simulent l'environnement martien tel que défini par les astronomes. La vie s'y maintient et même s'y développe, au moins au stade microbien. Les marbrures observées sur le sol restent énigmes, et surtout leurs variations marquant les saisons. Des rapprochements sont tentants.
À ce moment, l'humanité se dote d'une puissance nouvelle, qui va révolutionner sa destinée, elle conquiert l'espace. L'astronautique devient réalité. Lorsqu'il s'agit de connaître la planète voisine, les sondes spatiales vont doubler les télescopes. L'Union Soviétique lance les "Mars", l'Amérique les "Mariner".
La NASA offre à l'humanité la marche sur la Lune, la conquête d'un astre appartenant au ciel. Elle veut maintenant continuer ses exploits et offrir une nouvelle charge de valeurs. Homme d'exception lui aussi, Carl Sagan en fait sa chose. Il propose à la NASA de découvrir la vie extra-terrestre. La planète Mars semble posséder cette vie et elle est à la portée de nos sondes.
Tout va très bien et l'agence spatiale expédie vers Mars deux sondes exploratrices. Les "Viking" se posent en douceur à la surface de l'astre, analysent le sol pour sa teneur biologique et transmettent les données à la Terre. Mais celles-ci laissent perplexe et rien de sûr ne peut être conclu.
Alors, avec les sondes, avec les télescopes, avec le bagage des connaissances acquises, l'état détaillé de la planète est décortiqué. Les étapes de sa genèse sont décryptées. Le passé est reconstitué, depuis la formation initiale par accrétion de matière jusqu'à l'état à ce jour. Cette évolution a accompagné celle de la Terre, puis elle s'en est différenciée. L'astre révèle cependant, dans son passé, une phase d'évolution particulière. On croit y retrouver l'environnement géologique et climatique qui régna sur la Terre lorsque la vie fit son apparition.
Même si, dans la suite, les deux planètes divergèrent dans leurs destinées, et que sur Terre la vie a pu s'épanouir davantage, Mars a pu être marquée par une vie, fut-elle passagère. En rechercher les traces, analyser sa nature et ce qui a pu en advenir, voilà définie, au tournant du siècle, la nouvelle charge de valeur que l'on doit pouvoir offrir à l'humanité.
Audouin Dollfus
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